1919-1938 : Durant l’entre-deux-guerres

Après la fin du conflit, le fossé entre Romands et Alémaniques influence encore les jugements de la RMS sur le haut commandement. Une « Chronique suisse » présente les Rapports que le Général et le Chef de l’Etat-major de l’Armée ont rédigés à la fin du service actif. On y condamne les « habitudes régnant dans les sphères du haut commandement qui voisinent avec le Palais fédéral. Il faut en finir avec ces officiers chefs de la hiérarchie qui remplissent les journaux politiques de leurs noms, de leurs grades et souvent de leur suffisance. »1 Rapportant la position de l’ancien Commandant en chef, hostile à l’entrée de la Suisse à la Société des Nations, le colonel Feyler s’écrie : « Quant au général Wille, pourquoi ne prend-il pas le repos auquel il a incontestablement droit ? »2 Seul Henri Lecomte, fils du premier rédacteur en chef de la RMS, rappelle que « le rôle du général Wille a été […] ingrat […] nous lui devons probablement plus qu’on ne le croit en Suisse romande. » Wille n’a pas été le « pur Boche » que certains croyaient découvrir3. Jusqu’en 1924, la RMS ne se gêne pas de critiquer en termes très vifs le Conseil fédéral et le commandement de l’Armée, s’occupant à l’occasion de questions plus politiques que militaires. Deux instructeurs qui collaborent à la RMS auraient été bloqués dans leur avancement à cause de leurs articles.

Le problème du haut commandement en Suisse apparaît fréquemment entre 1918 et 1939, période pendant laquelle la RMS ne cesse de déplorer qu’en temps de paix, l’Armée n’est pas commandée, mais administrée par un consortium de fonctionnaires qui ne s’entendent pas4. Rien ne saurait remplacer un Commandant en chef permanent. En effet, un commandant de corps ne peut pas prendre cette fonction au pied levé5. La procédure de désignation « ne répond plus aujourd’hui aux conditions dans lesquelles serait susceptible d’éclater un conflit armé. Grâce à la motorisation des troupes et à l’aviation […] un territoire peut être […] envahi sans délai […]. Réserver à l’Assemblée fédérale la nomination du Général, c’est donc non seulement confier le choix […] à des politiciens inaptes à une telle sélection, […] c’est encore […] retarder, au début d’une guerre, […] l’instant où serait conféré au Général le pouvoir de prendre effectivement le commandement de l’Armée6. » Le colonel Lecomte, ainsi que la Société suisse des officiers proposent des réformes de structures au Département militaire fédéral, car un seul homme ne peut pas superviser quatorze services !

La revue aborde les grands problèmes de politique nationale, se prononçant, en 1919, pour le rattachement du Vorarlberg à la Suisse, même s’il s’agit d’une population germanophone et catholique. En contrepartie, l’accession de l’ancienne Principauté épiscopale de Bâle, protestante et catholique, au rang de Canton renforcerait la position de la minorité latine7. De 1945 à 19748, la RMS montrera moins de sympathie pour la cause, lorsque le Rassemblement jurassien martèlera, entre autres, un slogan : le commandement militaire veut une place d’armes dans le Jura pour mâter d’« irréductibles Jurassiens ».

Dès l’été 1918, des auteurs se montrent défavorables à la neutralité perpétuelle de la Confédération, qui ne s’explique que par des divergences intérieures. Avec une telle politique, dont certains milieux suisses alémaniques se sont servis « pour couvrir les entorses aux plus pures notions helvétiques », on accepte « de n’entrer en guerre que lorsqu’il est trop tard pour se défendre utilement. »9 Un texte non signé de mars 1919 souhaite la disparition « d’une neutralité sans prestige et sans utilité, notion surannée, au milieu d’une Europe rajeunie »10. La « Chronique suisse » du mois suivant soutient même un projet de corps expéditionnaire suisse contre les armées bolchevistes ! Le colonel Feyler défend le principe d’une armée fédérale d’effectifs réduits mais bien instruits, qui opérerait dans le cadre de la Société des Nations. Une chronique déplore le refus du Conseil fédéral d’accorder le droit de passage aux troupes de la Société des Nations qui partent maintenir la paix à la frontière entre la Pologne et la Lituanie : « La neutralité actuelle ne devrait plus être celle de 1815 ! »11

Incontestablement, la personnalité de Fernand Feyler explique le ton et le style de la RMS pendant le premier tiers du XXe siècle. Il avance des idées audacieuses, même si celles-ci risquent de choquer, car il veut susciter des débats et ne déteste pas la polémique. La manière de son successeur, le major Roger Masson, qui prendra la relève en 1931, sera beaucoup plus discrète.

A partir de 1925, si la RMS contient des critiques marquées du parlementarisme fédéral, tous ses collaborateurs suisses se montrent hostiles à la démocratie autoritaire et à ses sympathisants dans notre pays. Un premier-lieutenant affirme que les officiers, malgré les exagérations d’une certaine gauche, ne doivent pas militer dans des mouvements inspirés de l’étranger. Quelle serait leur position si les fronts12 dont ils feraient partie tentaient de « mettre la légalité en vacances » ? On garde aussi ses distances face à l’Action française avec laquelle « nous ne saurions avoir, comme officiers, aucune conception commune »13. Quant à la vision de l’autre extrême de l’échiquier politique, elle n’est pas moins claire : la gauche suisse, à la solde de Moscou, exécute un plan mûrement réfléchi qui tend à noyauter l’armée. Jusqu’en 1939, la RMS, comme d’ailleurs la plupart des journaux et des partis bourgeois, voit à tort dans les grèves de 1918, non comme une grève sociale, mais comme une tentative de révolution bolchevique. Le colonel Lecomte soutient même que « dans une guerre à venir, il n’y aurait rien de surprenant à ce que nous soyons attaqués par des armées russes, puisque cela est déjà arrivé en 1799 »14.

Depuis l’arrivée au pouvoir d’Hitler en 1933, le major EMG Roger Masson, chef du Service de renseignement et nouveau rédacteur en chef, se montre très prudent ; il ne publie aucune analyse sur la situation politico-militaire en Europe. Tout au plus se permet-il de discrètes allusions. Un bulletin bibliographique fournit l’occasion d’évoquer un livre qui traite de la propagande et de l’espionnage nazis15. L’officier doit s’habituer à lire entre les lignes, un exercice auquel le peuple suisse ne va pas tarder à s’initier ! Au lieu de proclamer que les Etats totalitaires endoctrinent leurs citoyens, le colonel divisionnaire Frey écrit que « la Russie, l’Italie, l’Allemagne ont pris durement en mains l’éducation civique des jeunes gens des deux sexes (et même des parents) »16.

L’influence de la France

Dans la RMS, l’influence de la France, prépondérante entre 1914 et 1918, s’expliquait par le fossé qui séparait Romands et Alémaniques. Seules les méthodes françaises pouvaient améliorer le niveau d’instruction de notre armée, alors que sévissaient des officiers instructeurs hypnotisés par l’Allemagne. Durant l’entre-deux-guerres, le prestige de l’Armée et des chefs français s’explique par la victoire de 1918. Le monde entier considère la France comme la première puissance militaire terrestre, sans que l’on se rende compte de la sclérose de son commandement, qui va provoquer la défaite de 1940. La revue accorde une très large place aux informations et aux textes venus d’outre-Jura, alors qu’elle néglige un peu ce qui vient d’Allemagne ou d’Italie. Entre 1936 et 1938, elle publie 33 articles d’auteurs français, le tiers des études parues durant cette période.

Les correspondants français appartiennent à deux écoles. Les conservateurs défendent les vues de leur haut commandement, en restent aux conceptions du premier conflit mondial, spécialement à la guerre des tranchées. « Le perfectionnement des armements donne un avantage de plus en plus marqué à la défensive […] et doit augmenter la tendance des armées terrestres à la stabilisation »17. Les progressistes manifestent leur intérêt pour les nouvelles possibilités techniques et tactiques, tout en s’appuyant sur les expériences du passé. L’un d’eux n’affirme-t-il pas que « nous en étions encore en 1914 à la conception de la guerre franco-allemande. Dieu veuille qu’en 19.., ceux qui repartiront en campagne ne le fassent pas avec l’armée que nous avons connue à la date du 11 novembre 1918 ! »18 Autre remarque désabusée dans le numéro d’octobre 1929 : « Les procédés qui nous ont fait battre les Allemands se sont cristallisés dans l’esprit de nos cadres »19.

Ces deux tendances se retrouvent chez les auteurs suisses. Les « Notes de tactique à l’usage des futurs capitaines » du colonel Léderrey, instructeur d’arrondissement de la 1ère division, qui paraissent en 1937, reprennent les théories d’Ardant du Picq20 sur le choc et la victoire, conséquence d’un moral supérieur. Lorsqu’il parle de l’instruction de combat, ses procédés rappellent ceux que l’on utilise outre-Jura : « Les endroits déterminés pour l’arrivée du feu ennemi seront marqués sur le terrain, au moyen de repères quelconques (jalons peu apparents, ficelle, serpentins, traînée de sciure) »21.

Il n’en reste pas moins que la RMS fait un effort de prospective. Que pourrait être une guerre future ? Ses lecteurs attentifs n’auraient pas dû être surpris par les doctrines d’engagement, les tactiques et les matériels utilisés par les Allemands, au début de la Seconde Guerre mondiale. Elle insiste sur l’aviation et son développement technique, sur les théories du général Douhet. Dans un conflit futur, les appareils, qui pourront engager en masse des explosifs traditionnels et des moyens chimiques, dirigeront leurs coups, non seulement contre les combattants, mais contre le pays tout entier22.

Elle informe également sur les risques de conflit en Europe. Dès 1919, des études ou des chroniques soulignent que la guerre de 14–18 n’était pas la « der des der », qu’il existe un risque d’une revanche allemande. La République de Weimar détournera les articles du traité de Versailles parce que, avec le temps, la rigueur des Alliés va s’atténuer ; un véritable contrôle des armements se révélera très difficile. « Les Etats issus du démembrement des grands empires russe et austro-hongrois seront-ils viables ? […] La France et l’Allemagne arriveront-elles à se réconcilier ? N’y aura-t-il pas tôt ou tard, entre ces deux puissances, une nouvelle guerre, une guerre à vie et à mort ? »23

Les chroniques allemandes font leur réapparition en 1923. L’une d’elles souhaite « une grande armée basée sur le service général et obligatoire »24. Un auteur soutient qu’en 1918, l’armée impériale pouvait remporter la victoire, mais le Gouvernement a dû accepter les conditions humiliantes du « Diktat de Versailles » à cause des tentatives de révolution bolchevique dans le pays25. C’est le « mythe du coup de poignard dans le dos ». En janvier 1934, un auteur français évoque le réarmement décidé par Hitler ; il déclenchera une guerre par surprise, menée à un rythme très rapide26. Les tensions s’aggravant, la RMS explique les efforts de défense des petits Etats européens : Belgique, Pays-Bas, Finlande et Tchécoslovaquie27. Plusieurs articles, parlent « d’un conflit qui pourrait éclater autour de la Suisse, des Etats voisins qui pourraient nous envahir. » Selon le colonel Henri Lecomte, un adversaire n’attaquera pas la Suisse d’entrée de jeu, mais le risque d’invasion deviendra beaucoup plus grand si les fronts se stabilisaient à nos frontières28.

Quelles sont les possibilités de résistance de l’Armée suisse ? Le petit Etat neutre pratique une stratégie de dissuasion. En cas d’invasion, les moyens à disposition ne lui permettront pas de repousser seul les forces d’une grande puissance, mais la résistance des troupes donnera le temps au Gouvernement d’en appeler à une aide étrangère et la possibilité à celle-ci d’arriver sur place29. Cette phase initiale pourrait durer jusqu’à quatre semaines. Voilà qui situe le contexte des conversations d’états-majors initiées dès 1936 par le commandant de corps Henri Guisan et la planification poussée d’une coopération militaire franco-suisse en cas d’invasion allemande.

Durant l’entre-deux-guerres, la RMS présente à ses lecteurs les différentes doctrines militaires en Europe, l’évolution des armements, leur engagement. Elle estime assez correctement les risques de guerre, sans pour autant peindre le diable sur la muraille, dans l’unique but de justifier des accroissements du budget militaire. En revanche, ses responsables semblent ne pas toujours comprendre les bases de la dissuasion, quand ils dévoilent, sans que la nécessité s’en fasse sentir, les faiblesses de notre défense nationale.

La revue se révèle une publication d’un bon niveau, sa qualité s’expliquant peut-être par le danger qui ne cesse de planer sur son existence. En 1919, la Société suisse des officiers envisage pour la troisième fois de créer un périodique bilingue unique auquel tous les officiers seraient automatiquement abonnés. A cette occasion, les responsables de la RMS soutiennent « qu’une centralisation de nos journaux militaires ou une fusion constituerait une faute, en particulier à l’heure actuelle. » Le problème reviendra à plusieurs reprises sur le tapis, encore à l’époque d’Armée XXI !

1 « Chronique suisse », octobre 1919.

2 « La Suisse stratégique dans la Société des Nations », mars-avril 1921.

3 « Le haut commandement dans l’Armée suisse », juillet 1926.

4 « Chronique suisse », octobre 1918. Même affirmation en septembre 1930 et avril 1937.

5 Col Henri Lecomte : « La réforme du haut commandement », octobre 1936. Il s’agit du fils du premier rédacteur en chef de la RMS.

6 « Chronique suisse », mars 1936. Même idée chez Feyler, « Réforme du haut commandement », juillet 1923 ; chez Henri Lecomte, « La réforme du haut commandement », octobre 1936 ; SSO, « Une solution au problème du haut commandement », avril 1938 ; « Informations », décembre 1938.

7 Col Feyler : « Chronique suisse », mai 1919.

8 1974, année du plébiscite qui donne une majorité acceptante à la création d’un Canton du Jura de La Neuveville à Boncourt.

9 « Chronique suisse », juin, juillet 1918.

10 « Maintien ou suppression du service obligatoire », mars 1919.

11 « Chronique suisse », février 1921.

12 Avec l’arrivée au pouvoir en Allemagne des nazis en janvier 1933, des Fronts sont constitués en Suisse par des individus tentés par les formules autoritaires et corporatistes, qui lorgnent du côté de l’Allemagne et de l’Italie.

13 « Chronique suisse », octobre 1936.

14 « La défense de la Suisse à travers les âges », août 1937.

15 Octobre 1936 ; il s’agit du livre intitulé Le filet brun. Paris, Nouvelle revue critique, 1936.

16 « Tu seras citoyen ! », novembre 1936.

17 Général J. Rouquerol : « L’avenir de l’infanterie », mars 1930.

18 « Chronique française », novembre 1921.

19 « Chronique française », novembre 1929.

20 Le colonel Ardant du Picq, né en 1821, participe à la guerre de Crimée et aux campagnes coloniales de la France. Il meurt au combat en 1870. Il est un des pères spirituels de la doctrine française de l’offensive à outrance en vigueur en 1914.

21 « Exercices et manœuvres », avril 1935.

22 « Chronique suisse », mars 1922. R.-A. Jaques, cap Primault : « Aviation et guerre chimique », mai 1923.

23 Col Lecomte : « L’avenir de notre armée », juillet 1922.

24 « Chronique allemande », novembre 1923.

25 « Chronique allemande », septembre 1926.

26 Général J. Rouquerol : « L’instruction sur le tir de l’artillerie », janvier 1934.

27 « Informations », juin 1936.

28 « Armée offensive ou défensive », août 1938.

29 « Le fondement stratégique de notre réforme militaire », août 1922.